r/Mali • u/Impossible_Ground423 • 9h ago
LE POUVOIR PAR LE VIDE
Comment la junte a rendu toute alternative impossible
Beaucoup de gens se demandent comment la junte tient encore, six ans après le coup d'État d'août 2020. La guerre continue. Les routes sont bloquées depuis septembre 2025. Le carburant a manqué à Bamako. Et pourtant, rien ne bouge. On parle souvent du soutien populaire des débuts, du discours sur la souveraineté, de la Russie, de l'AES. Tout cela compte. Mais il y a une raison plus simple : la junte a fait le vide autour d'elle.
Elle a commencé par casser ce qui l'avait portée. En 2020, les militaires ont profité d'une rue qu'ils n'avaient pas mobilisée eux-mêmes : celle du M5-RFP. Ils avaient promis de rendre le pouvoir aux civils en mars 2024. En septembre 2023, ils reportent l'élection. En décembre, ils dissolvent l'Observatoire qui devait surveiller le vote. Le 6 mars 2024, c'est le tour de la CMAS, l'une des trois composantes du M5-RFP. Son tort : avoir critiqué le report et rejoint une coalition d'opposition.
Une semaine plus tard, le 13 mars, l'AEEM est dissoute à son tour. Les élèves et étudiants de l'AEEM étaient en première ligne en mars 1991. L'association avait de vrais problèmes de violence sur les campus, personne ne le nie. Il fallait punir les coupables. Le pouvoir a préféré effacer l'association entière. En huit jours, les deux forces qui avaient fait tomber deux régimes, en 1991 et en 2020, ont disparu.
Ensuite, il fallait vider le terrain. En avril 2024, les partis perdent le droit d'avoir des activités. En juin, onze responsables politiques sont arrêtés et passent six mois en prison. En mai 2025, tous les partis sont dissous. En juillet, le chef de la junte reçoit un mandat de cinq ans, renouvelable « autant de fois que nécessaire ». On a d'abord écarté tous les candidats. Ensuite, on s'est assis dans le fauteuil.
Mais le vide ne se fait pas seulement avec la prison. Il se fait aussi avec des postes. Pendant qu'on dissolvait les partis, on recrutait dans leurs rangs. Des cadres et des hommes d'affaires venus de l'Adéma-PASJ, du RPM, de l'URD et d'autres partis ont été appelés auprès du pouvoir. Le parti meurt, l'homme est récupéré. Celui qui aurait pu mener l'opposition devient un soutien. Ceux qui sont restés dehors comprennent vite où se trouve la porte.
Les syndicats ont pris le même chemin. UNTM, CDTM, CSTM, Synergie des enseignants, et même les syndicats de magistrats, le SAM et le SYLIMA : leurs responsables influents sont aujourd'hui dans des cabinets, des directions, des ministères, au CNT, à la présidence, ou à la tête d'institutions comme le Conseil économique, social et culturel. Un syndicat est fait pour dire non au pouvoir au nom de ceux qu'il défend. Quand ses chefs sont assis dans les bureaux de ce pouvoir, la grève devient rare et la colère n'a plus de porte-parole. Et quand les juges eux-mêmes sont nommés, on peut difficilement attendre de la justice qu'elle résiste.
Les médias ont suivi. Les radios et télés françaises sont coupées depuis 2022. Une télévision malienne, Joliba TV, a été fermée fin 2024 parce que le Burkina s'était plaint de ce qui s'était dit sur son plateau. En mars 2026, un directeur de journal a pris deux ans ferme pour un article qui critiquait le chef de la junte du Niger. En juin, deux autres directeurs de journaux sont arrêtés. Le premier avait dénoncé la loi qui avait servi à condamner son confrère : on l'a jugé avec cette même loi. Le second avait dit à la télévision que le JNIM tenait Kidal. L'un a parlé de la loi, l'autre du terrain. Les deux sont allés en prison.
Quand il n'y a plus de partis, il reste des noms. Des hommes que les gens pourraient suivre. Ceux-là, on s'en occupe un par un. Un ancien Premier ministre a fait un an de prison pour un message de soutien aux détenus. Dans la nuit du 2 au 3 mai 2026, un avocat, figure de la lutte de 1991, a été enlevé chez lui. Deux semaines plus tard, son fils est sorti après un coup de fil où, selon la famille, quelqu'un imitait la voix de son père. Il n'est jamais rentré.
D'autres sont partis avant qu'on vienne les chercher. Des chefs de partis, un ancien ministre de la Justice, un universitaire qui avait déjà connu la prison, un journaliste, un magistrat, le fils d'un ancien président : la liste des exilés s'allonge. Ils parlent encore, mais de loin. Un exilé peut écrire et dénoncer. Il ne peut pas remplir une place à Bamako. Pour le pouvoir, c'est déjà gagné.
Certains absents ont même été jugés. En mars 2026, un ancien Premier ministre et deux anciens ministres ont été condamnés à vingt ans de prison dans une affaire d'achats militaires datant de 2015. Il ne s'agit pas de plaider leur innocence : l'argent public a des comptes à rendre. Mais il faut regarder le résultat. Des hommes qui ont dirigé l'État, et qui auraient pu demain vouloir le diriger encore, ne peuvent plus rentrer chez eux sans finir en prison.
Restent ceux qui ne sont ni en prison, ni en exil, ni en poste. D'anciens Premiers ministres, d'anciens ministres, un cinéaste connu, une femme qui a compté dans le mouvement démocratique, un général. Ils vivent chez eux, au Mali, et ils se taisent. Ils pèsent chaque mot. Cela ne suffit pas : on les surveille quand même. Leur silence ne les protège pas, il est seulement toléré. Des gens qui ont servi l'État vivent aujourd'hui dans leur propre pays comme des suspects.
La justice ne protège plus grand monde. Un juriste, enlevé en 2021, a attendu près de cinq ans avant d'être jugé. À l'audience, il a dit avoir été torturé. Il a quand même été condamné. Un militant est resté en prison alors qu'un juge avait ordonné sa libération. Un ancien Premier ministre est mort en détention en 2022. Certains finissent par sortir, c'est vrai. Mais quand l'un d'eux sort et raconte ce qu'il a vécu, tout le monde comprend combien coûte une parole.
Restait l'armée. Une junte sait que son vrai danger, c'est une autre junte. Les généraux de l'ancien régime ont été écartés ou poursuivis les premiers, dont un ancien patron du renseignement. Un autre général a été poursuivi après avoir publié un livre sur les abus reprochés à l'armée. Puis est venu le tour des officiers en service. En août 2025, des généraux respectés sont arrêtés, dont un ancien gouverneur de région. En octobre, onze officiers sont radiés. Le fond du dossier reste à juger. Mais le résultat se voit déjà : après les civils, les hauts gradés populaires ont été écartés à leur tour.
Pendant ce temps, les militaires prennent les bureaux. En juillet 2024, sur 100 sous-préfets nommés, 58 portaient l'uniforme. Avant 2012, c'était à peine 2 %. Quinze gouverneurs sur vingt sont aujourd'hui officiers ou policiers. La vie politique est vide. L'administration, elle, est pleine. Mais pleine de soldats.
Il faut le dire honnêtement : ça marche. Ailleurs, quand un pouvoir s'use, quelqu'un se lève pour prendre la relève. Chez nous, ceux qui pourraient se lever sont en prison, en exil, condamnés, assis à la table du pouvoir, ou surveillés chez eux. La junte n'a pas besoin d'être aimée. Il lui suffit d'être seule.
Mais ce système porte deux dangers. Le premier est écrit dans la Charte : le mandat dure « jusqu'à la pacification du pays ». Tant que la guerre continue, rien n'oblige le pouvoir à partir. Le second est plus grave. Le jour où la crise arrivera, il n'y aura personne avec qui discuter d'une sortie. Plus de partis, plus de syndicats libres, plus de leaders civils, plus d'administrateurs de carrière. Il restera l'armée. Et comme en 1991, en 2012, en 2020 et en 2021, tout se décidera dans une caserne.
Nous avons déjà connu cela. Le régime du parti unique a tenu vingt-trois ans sans prévoir de sortie. La sortie est venue quand même, dans le sang, en mars 1991. Mais à l'époque, malgré l'interdiction, les élèves de l'AEEM, des avocats et des associations avaient réussi à s'organiser. Parmi eux, il y avait un jeune avocat. Trente-cinq ans plus tard, l'AEEM est dissoute et cet avocat a disparu. Difficile de ne pas y voir la peur du souvenir de 1991.
La vraie question n'est donc pas de savoir combien de temps la junte va durer. C'est de savoir ce qui restera après elle. Un pays se relève d'un régime militaire. Il se relève beaucoup plus difficilement du désert que ce régime a laissé derrière lui.
P.-S. : Pensée et soutien à Tata Rose. Aussi longue soit la nuit, le jour finit par se lever.