Article de Der Spiegel, traduit par Courrier International
La France vue de l’étranger Violences policières
Vu d’Allemagne. La France a un problème de violence, et il commence par sa police
Alors que les manifestations de ce samedi 17 octobre vont être scrutées avec attention, la question des violences policières ressurgit. La brutalité avec laquelle les forces de l’ordre gèrent les conflits témoigne d’une vision archaïque de l’État, argue ce magazine allemand. Le citoyen est vu comme un potentiel ennemi, l’État comme le détenteur de la raison. Une conception responsable de bien des maux du pays.
Source : Der Spiegel
Traduit de l’allemand
Publié le 17 octobre 2026 à 05h00, mis à jour le 17 octobre 2026 à 05h00
Un lycéen à la main arrachée par une grenade policière, un autre qui a perdu un œil à cause d’un tir de LBD, un troisième à la mâchoire fracassée.
La jeunesse française se rebelle, et les violences policières attisent le conflit.
Une fois de plus, les blessés sont nombreux. Comme lors des précédentes mobilisations de ces dernières années – les jeunes des banlieues descendus exprimer leur colère dans la rue, les travailleurs opposés à la réforme des retraites, les “gilets jaunes”, les défenseurs du climat –, les mutilations s’enchaînent. Rien que dans le mouvement lycéen en cours, plusieurs milliers de manifestants, principalement des mineurs, ont été interpellés et traités comme des criminels. La riposte est disproportionnée.
Il y a aussi de nombreux blessés parmi les forces de l’ordre. Des jeunes casseurs s’en prennent aux enseignants, mettent le feu aux établissements scolaires.
La France a un gros problème de violence systémique. Dans l’Hexagone, les conflits sociaux se règlent généralement de façon brutale. Derrière ce constat se cache une vision archaïque de l’État, en partie responsable de la crise profonde dans laquelle se trouve le pays – et qui dépasse largement le simple cadre de la révolte lycéenne.
Spirale de violence
Cette spirale de violence dans laquelle bascule presque chaque manifestation n’est que la partie visible de cette arriération. Les forces de l’ordre – menée par un ministre de l’Intérieur qui n’a officiellement donné aucune consigne de retenue face aux lycéens – voient tout de suite une menace à l’ordre public. Les notions de désescalade et de proportionnalité de la riposte ne font pas partie du vocabulaire de la police française.
Certains diront que les barricades en feu, les policiers à la main leste, et les manifestants déchaînés font partie du folklore local. Comme un héritage de la Révolution. Les insurgés de 1789 étaient peut-être les pionniers de la démocratie occidentale, mais dans le contexte actuel, cette méthode de gestion des conflits témoigne plutôt d’un manque de maturité démocratique.
En France, pour disperser les rassemblements, même pacifiques, les forces de l’ordre utilisent par défaut les gaz lacrymogènes. Cela serait inconcevable en Allemagne. C’est de cette manière que la police fait lever les blocages de lycées aujourd’hui. C’était déjà de cette manière qu’elle faisait évacuer les terrasses de café pendant la pandémie de Covid-19 pour faire respecter les règles de confinement. C’est également ainsi qu’ont été traités les fans de foot lors de la finale de la Ligue des champions de 2022 : parqués comme du bétail et aspergés de gaz lacrymogènes, enfants compris.
Il y a quelques années l’Organisation des Nations unies (Onu) a appelé la France et ses forces de l’ordre à faire preuve de modération. Un moment embarrassant pour le gouvernement d’Emmanuel Macron, mais qui n’a toutefois pas été suivi de conséquences. Car dans la culture politique française, étatique et autoritaire, le citoyen représente un risque. C’est un potentiel ennemi de l’État. Suivant cette logique d’opposition, les forces de l’ordre défendent le pouvoir de l’État. Elles ne sont pas au service des citoyens.
Un État obsédé par son pouvoir
Dans un tel système, l’État et ses représentants ont toujours raison – même quand ils ont tort. C’est pourquoi il n’y a guère d’amélioration possible : un État obsédé par l’expression de son pouvoir ne peut pas être ouvert à la critique. C’est un État qui n’apprend pas, ou bien très lentement. Et c’est aussi la raison pour laquelle, en dépit de budgets importants, les services publics français – Éducation nationale, hôpitaux, justice – souffrent tous d’une mauvaise gestion de leurs financements.
Lorsque les conflits sociaux conduisent à des violences avant même de pouvoir donner lieu à un débat sur le fond, c’est sur les violences que l’attention se porte, et non sur les revendications des manifestants. Les lycéens français expriment des doléances légitimes et dénoncent à juste titre le manque de professeurs ou les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur.
Ce n’est qu’après de nombreuses manifestations et plusieurs affrontements que la jeunesse française commence à être entendue. Le ministère de l’Éducation vient de mettre en place une plateforme pour recueillir leurs revendications et a mis à disposition 3 000 professeurs suppléants.
Nouvelle preuve qu’en France la violence est une étape quasiment incontournable du processus politique. Même s’il faut en passer par un certain nombre de graves blessés.
Leo Klimm
Traduit par Caroline Lee et Manon Delfour