Je suis nĂ© en France, dâorigine marocaine, et jâai dĂ©mĂ©nagĂ© Ă Tanger en aoĂ»t pour suivre ma compagne, qui y avait trouvĂ© un emploi.
Quand jâĂ©tais enfant, je voyageais assez souvent au Maroc avec ma famille. Nous dĂ©couvrions diffĂ©rentes rĂ©gions du pays et passions nos Ă©tĂ©s chez des membres de notre famille. Jâen garde, dans lâensemble, de bons souvenirs. Le Maroc Ă©tait un pays que jâassociais Ă la famille, Ă lâhospitalitĂ©, Ă la culture et Ă un certain sentiment dâappartenance. MĂȘme si jâai grandi en France, jâai toujours eu le sentiment que mes origines marocaines reprĂ©sentaient quelque chose pour moi.
Câest aussi ce qui rend mon expĂ©rience rĂ©cente aussi dĂ©cevante.
Jâai voyagĂ© dans de nombreux pays, vĂ©cu Ă lâĂ©tranger pendant plusieurs annĂ©es et je me suis toujours considĂ©rĂ© comme quelquâun dâouvert dâesprit. Jâaime dĂ©couvrir des cultures diffĂ©rentes, rencontrer des personnes dâhorizons variĂ©s et remettre en question mes propres certitudes. Je ne mâattends pas Ă ce que chaque pays fonctionne comme la France, ni Ă ce que les gens partagent mes valeurs ou mes habitudes. Je comprends quâil existe des diffĂ©rences culturelles et jâai toujours Ă©tĂ© disposĂ© Ă mâadapter.
Mais il y a une diffĂ©rence entre sâadapter Ă une culture diffĂ©rente et vivre constamment avec le sentiment dâĂȘtre mal Ă lâaise, de ne pas ĂȘtre le bienvenu ou dâĂȘtre considĂ©rĂ© comme une occasion de se faire de lâargent.
Nous avons passĂ© le dĂ©but de lâĂ©tĂ© en France, tout rangĂ© dans notre voiture, puis pris la route pour le Maroc au dĂ©but du mois dâaoĂ»t. Au dĂ©part, les choses semblaient supportables. Je nâapprĂ©ciais pas particuliĂšrement lâatmosphĂšre de Tanger pendant lâĂ©tĂ©, avec certains MRE qui exhibaient leurs voitures coĂ»teuses, conduisaient dangereusement et semblaient davantage prĂ©occupĂ©s par lâĂ©talage de leur richesse que par le respect des autres usagers de la route. Nous pensions que les choses se calmeraient une fois le mois de septembre arrivĂ© et les vacanciers repartis.
Malheureusement, lâatmosphĂšre Ă laquelle nous avons Ă©tĂ© confrontĂ©s allait bien au-delĂ des dĂ©sagrĂ©ments habituels dâune ville animĂ©e.
AprĂšs avoir trouvĂ© un appartement dans un quartier populaire, nous avons commencĂ© Ă avoir le sentiment dâĂȘtre constamment observĂ©s. Se promener dans la rue avec ma compagne française donnait souvent lâimpression dâĂȘtre exposĂ©s aux regards de tous. Les gens nous dĂ©visageaient sans arrĂȘt, nous abordaient pour nous demander de lâargent, tentaient de nous faire payer des prix absurdes pour des services ordinaires et se montraient parfois agressifs lorsque nous refusions de cĂ©der.
Des chauffeurs de taxi nous demandaient 100 dirhams pour nous conduire jusquâau centre-ville, comme si profiter du fait quâune personne ne connaisse pas les tarifs locaux faisait simplement partie du mĂ©tier. Chaque interaction banale semblait nĂ©cessiter une certaine mĂ©fiance. Combien cela devrait-il coĂ»ter ? Cette personne cherche-t-elle rĂ©ellement Ă mâaider ou essaie-t-elle de profiter de moi ? Cette conversation va-t-elle se terminer normalement, par une dispute ou par une insulte ?
Câest Ă©puisant de devoir aborder la vie quotidienne de cette maniĂšre.
Et ce qui mâa le plus dĂ©rangĂ©, ce nâĂ©tait ni la pauvretĂ©, ni le bruit, ni la circulation, ni le manque dâinfrastructures. Je peux vivre avec tout cela. Ce qui mâa dĂ©rangĂ©, câest le sentiment que la courtoisie, le respect et lâhonnĂȘtetĂ© les plus Ă©lĂ©mentaires faisaient souvent dĂ©faut dans les interactions que nous avons vĂ©cues.
Des gens nous criaient dessus depuis lâautre cĂŽtĂ© de la rue. Parfois, câĂ©tait censĂ© ĂȘtre amical, parfois cela semblait hostile, et parfois il Ă©tait impossible de savoir Ă quoi sâen tenir. Il y avait toujours une part dâimprĂ©visibilitĂ©. Au lieu de me sentir libre de me promener et de dĂ©couvrir la ville, je me suis retrouvĂ© Ă devenir de plus en plus mĂ©fiant, sur mes gardes et rĂ©ticent Ă lâidĂ©e dâinteragir avec des inconnus.
Jâai dĂ©mĂ©nagĂ© au Maroc en espĂ©rant renouer avec une partie de mes origines. Pourtant, je me suis progressivement senti de plus en plus Ă©tranger, et pas nĂ©cessairement parce que jâĂ©tais français, mais parce que je ne correspondais pas aux attentes que certaines personnes semblaient avoir de ce Ă quoi un Marocain devait ressembler ou de la maniĂšre dont il devait sâexprimer.
Un incident illustre particuliĂšrement bien le problĂšme.
Un homme nous a abordĂ©s prĂšs du secteur Cervantes pour nous demander de lâargent. Lorsque jâai refusĂ©, il mâa adressĂ© un doigt dâhonneur. Pris isolĂ©ment, cet incident peut sembler anodin, mais il a renforcĂ© un sentiment grandissant : un simple refus pouvait transformer une interaction ordinaire en une confrontation inutilement hostile.
Puis est arrivĂ© lâĂ©pisode qui mâa vĂ©ritablement ouvert les yeux.
AprĂšs nous ĂȘtre fait voler de lâargent, je me suis rendu dans un commissariat pour signaler le vol. Je mâattendais au minimum de professionnalisme : quelquâun qui Ă©coute ce qui sâest passĂ©, recueille les informations nĂ©cessaires et mâaide Ă dĂ©poser plainte.
Ă la place, un policier sâest mis Ă rire de moi parce que jâai un prĂ©nom arabe, mais que je ne parle pas arabe.
Je lui ai expliquĂ© que jâĂ©tais arrivĂ© Ă Tanger un mois auparavant et que jâĂ©tais en train dâapprendre la langue. Cela aurait dĂ» suffire. MĂȘme si je nâavais jamais eu lâintention dâapprendre lâarabe, cela nâaurait rien changĂ© Ă mon droit de signaler un dĂ©lit.
Mais il a continuĂ© Ă rire devant ses collĂšgues, rĂ©pĂ©tant la mĂȘme question : « Tu es Marocain, mais tu ne parles pas arabe ? »
Il semblait davantage intéressé par le fait de se moquer de mes origines que par celui de faire son travail. Il a finalement refusé de prendre ma plainte.
Prenez un instant pour mesurer la situation : je me suis rendu Ă la police parce que jâavais Ă©tĂ© victime dâun vol, et la personne dont le mĂ©tier consistait Ă mâaider a prĂ©fĂ©rĂ© mâhumilier.
Cette expĂ©rience mâa particuliĂšrement choquĂ© parce quâelle venait dâun reprĂ©sentant dâune institution publique. Si lâon ne peut mĂȘme pas sâattendre Ă un minimum de professionnalisme et de respect de la part de la police, vers qui est-on censĂ© se tourner lorsque quelque chose se passe mal ?
Et câest lĂ que ma dĂ©ception envers le Maroc dĂ©passe largement le cadre de quelques mauvaises expĂ©riences Ă Tanger.
Un pays ne peut pas construire une rĂ©putation positive sur la seule idĂ©e de lâhospitalitĂ© comme valeur culturelle. LâhospitalitĂ© a peu de sens si les visiteurs et les habitants ont rĂ©guliĂšrement le sentiment de devoir rester sur leurs gardes. Les campagnes touristiques, les magnifiques littoraux, les mĂ©dinas historiques et les beaux discours sur la gĂ©nĂ©rositĂ© marocaine ne peuvent pas compenser des expĂ©riences qui laissent les gens avec le sentiment dâĂȘtre exploitĂ©s, intimidĂ©s ou mĂ©prisĂ©s.
Bien sĂ»r, le Maroc ne se rĂ©sume pas Ă une seule expĂ©rience. Je sais quâil existe des Marocains gentils, honnĂȘtes, gĂ©nĂ©reux et travailleurs. Jây ai de la famille et je ne prĂ©tends pas que toutes mes interactions ont Ă©tĂ© nĂ©gatives. Je ne prĂ©tends pas non plus que la France ou nâimporte quel autre pays soit exempt de malhonnĂȘtetĂ©, dâagressivitĂ© ou de fonctionnaires incompĂ©tents.
Mais reconnaĂźtre quâil existe de bonnes personnes ne signifie pas quâil faille prĂ©tendre que les problĂšmes rĂ©currents nâexistent pas.
Ce qui me prĂ©occupe, câest le risque de finir par sâhabituer Ă des comportements qui ne devraient jamais ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme normaux : des prix gonflĂ©s pour les Ă©trangers, du harcĂšlement dans lâespace public, des rĂ©actions agressives face Ă un simple refus et des agents censĂ©s aider la population qui traitent les personnes venues chercher de lâaide comme des objets de moquerie.
Le plus dĂ©cevant est peut-ĂȘtre l'effet que cette expĂ©rience a eu sur moi personnellement. Je suis arrivĂ© avec l'envie de donner une vĂ©ritable chance au Maroc. Je voulais explorer, rencontrer des gens, dĂ©couvrir des endroits et construire une vie avec ma compagne. Ă la place, je me suis retrouvĂ© Ă devenir de plus en plus cynique et mĂ©fiant. Je remarque que j'anticipe dĂ©sormais les interactions dĂ©sagrĂ©ables avant mĂȘme qu'elles ne se produisent.
Ce n'est pas le genre de personne que je veux devenir.
Je trouve également triste que mes origines marocaines n'aient pas rendu cette expérience plus facile. Au contraire, elles l'ont rendue plus compliquée. Je me retrouve tiraillé entre une identité qui me rattache à ce pays et une réalité quotidienne qui me donne souvent le sentiment de ne pas y avoir ma place. Je parle français, j'ai grandi en France et je suis encore en train d'apprendre la langue. Apparemment, cela suffit à certaines personnes pour remettre en question mon identité ou faire de moi un sujet de plaisanterie.
Je ne m'attendais pas à ce que le Maroc soit la France. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit parfait. Je suis venu avec un esprit ouvert et la volonté de m'adapter.
Mais ĂȘtre ouvert d'esprit ne signifie pas accepter le manque de respect, et les diffĂ©rences culturelles ne devraient jamais servir d'excuse Ă la malhonnĂȘtetĂ© ou Ă l'humiliation.
Je partage ce témoignage parce que je me demande combien d'autres personnes ont vécu des expériences similaires sans oser en parler, notamment lorsqu'elles ont des attaches familiales avec le pays. Critiquer