r/stories • • 1d ago

Fiction South Beach shards

Le soleil de Miami n’était pas un ami ; c’était un projecteur industriel braqué sur les erreurs de la veille. Pour Chloé, l’erreur mesurait un mètre quatre-vingt-cinq, portait des costumes en lin beige et s’appelait Christian. Après dix-huit mois d’une relation toxique à base de scènes de jalousie hystériques et de textos d’excuses envoyés à quatre heures du matin, Chloé avait enfin cliqué sur « Bloquer le contact ».

Pour fêter cette libération, sa meilleure amie Barbie avait décrété l’état d’urgence festive. Barbie avait l’habitude des crises : en tant qu'assistante personnelle de la méga-star hollywoodienne Tiffany Vance, sa vie consistait à gérer des caprices de calibre international. Trouver une table VIP au Lapis, la boîte la plus sélect de South Beach, un vendredi soir, était un jeu d’enfant comparé à sa tâche de l’après-midi : dégoter de l’eau minérale bénie par un chaman péruvien pour les exigences de sa patronne.

À deux heures du matin, sous les néons roses et la basse sismique du club, Chloé se sentait revivre. Elle portait sa propre création, une veste de haute couture en soie brute qu’elle espérait utiliser pour lancer sa marque de mode éco-responsable. C’est là que Mateo était apparu.

Mateo avait le teint cuivré des hommes qui passent leur vie sur des yachts, des yeux sombres et un sourire qui promettait exactement le genre d’ennuis dont Chloé avait besoin pour oublier Christian. Il prétendait être « importateur de vélos vintage ». À Miami, cela signifiait généralement qu’il transférait des fonds suspects entre les îles Caïmans et le Venezuela, mais après trois margaritas au piment, Chloé s'en fichait éperdument.

— C'est trop bruyant ici, avait murmuré Mateo à l'oreille de Chloé, son souffle chaud faisant frissonner la jeune femme. J'ai un excellent rhum ambré chez moi. Juste un private after party. Avec ton amie, bien sûr.

Barbie avait haussé les sourcils, mais l'adrénaline de la nuit l'avait emporté. Vingt minutes plus tard, les deux filles se retrouvaient dans le salon de Mateo. Le « petit studio » s'est avéré être un appartement miteux de Little Havana qui sentait le cigare rassis et les croquettes pour chat, encombré de cadres de bicyclettes rouillés. L'ambiance n'était pas tout à fait celle d'un penthouse de luxe, mais le rhum était bon, et Mateo était diaboliquement drôle.

La tragédie choisit cet instant précis, entre deux éclats de rire, pour défoncer la porte.

Le battant en bois vola en éclats. Un colosse d’au moins deux mètres fit irruption dans la pièce. Le plus absurde — et à Miami, l’absurde est une seconde nature — était son accoutrement : il portait un short de bain hawaïen et un masque de plongée rose fluo avec un tuba qui oscillait grotesquement au-dessus de sa tête. Dans ses mains gantées, il tenait un fusil de chasse au canon scié.

Chloé et Barbie se figèrent, leurs verres suspendus en l'air.

— Oh, merde, dit Mateo.

BOUM.

La détonation fut assourdissante dans le petit espace. Le recul du fusil projeta le tueur en arrière, ses fesses percutant un guidon de vélo dans un fracas métallique. Mateo, lui, fut stoppé net dans son élan vital. Il s'effondra sur son canapé en skaï, la poitrine transformée en un paysage abstrait et sanglant. Une éclaboussure écarlate vint maculer la veste en soie blanche de Chloé.

Le tueur au masque rose se redressa péniblement, jurant en s'essuyant les yeux à travers la vitre en plastique de son masque. Il baissa les yeux vers le corps, puis, tournant la tête, il aperçut enfin les deux filles pétrifiées sur leurs tabourets de bar.

Pendant trois secondes interminables, le silence fut total, uniquement troublé par le bourdonnement des tympans des jeunes femmes. Le tueur cligna des yeux derrière son masque de plongée. Il n’était visiblement pas préparé à trouver des témoins, encore moins deux filles en tenue de soirée qui le fixaient avec des yeux ronds comme des soucoupes.

— Putain de bordel de merde, grogna le colosse d’une voix de baryton.

Paniqué, il tenta de faire demi-tour, mais son pied gauche s'entrava dans une rallonge électrique. Il s'étala de tout son long sur le linoléum, perdant son fusil, avant de se relever à toute vitesse, de ramasser son arme et de s'enfuir en boitant lourdement dans le couloir de l'immeuble.

— On s'en va, souffla Barbie, sa voix n'étant plus qu'un sifflement aigu. On s'en va TOUT DE SUITE.

La paranoïa de Floride s'installa instantanément. Appeler la police ? À Miami, témoigner dans une affaire de règlement de comptes signifiait passer les cinq prochaines années à regarder sous sa voiture avant de tourner la clé de contact. De plus, Barbie savait que si le nom de sa patronne, Tiffany Vance, était associé de près ou de loin à un meurtre sanglant à Little Havana, sa carrière d'assistante serait terminée avant le lever du soleil.

Elles nettoyèrent frénétiquement leurs visages dans la salle de bain, évitant de regarder le canapé, et s’enfuirent par l’escalier de secours. De retour dans l’appartement de Chloé, elles lavèrent la veste en soie à grands coups de détachant, jurant sur la Bible, sur le dictionnaire et sur le dernier sac Chanel de ne jamais souffler un mot de cette nuit à quiconque.

Le problème, c’est que le tueur au masque rose — qui s’appelait Gus et souffrait d’une myopie sévère aggravée par la buée de son équipement de plongée — était terrorisé à l’idée d’avoir laissé des témoins. Gus travaillait pour Preston Boyd, un promoteur immobilier véreux aux dents si blanches qu’elles brillaient dans le noir. Boyd voulait éliminer Mateo parce que ce dernier le faisait chanter avec une clé USB contenant des preuves de corruption massive : Boyd avait soudoyé le conseil municipal pour obtenir l'autorisation de raser une réserve de lamantins afin d'y construire des condominiums de luxe.

— Tu as laissé deux filles en vie ? hurla Boyd le lendemain matin dans son bureau climatisé, en frappant le sol avec un club de golf en or. Trouve-les, Gus. Ou je te donne à bouffer aux requins du canal.

Le destin, qui a un sens de l'humour particulièrement tordu en Floride, décida d'accélérer les choses. Ignorant tout de la clé USB que Mateo avait discrètement glissée dans la doublure de la veste de Chloé pendant qu'elles avaient le dos tourné en boîte, Chloé décida de se débarrasser de ce vêtement maudit. Elle fit don de la veste à une vente aux enchères de charité pour la protection de la faune marine, organisée... par Tiffany Vance.

La star de cinéma, trouvant la veste « d’un chic post-apocalyptique absolu » à cause d'une ombre résiduelle que le détachant n'avait pas réussi à effacer, décida de la porter pour l'avant-première mondiale de son nouveau film éco-catastrophe à South Beach.

Lorsque Barbie vit sa patronne débarquer dans la loge VIP du tapis rouge vêtue de la veste de Chloé, elle manqua de s'évanouir. Le pire restait à venir : dans la foule des photographes, Barbie repéra une silhouette familière de deux mètres de haut. Gus le tueur était là, déguisé de façon grotesque avec une perruque afro blonde et des lunettes de soleil géantes, cherchant désespérément à identifier les deux filles de l'appartement.

— Barbie, la doublure... murmura Chloé, qui venait de la rejoindre en urgence derrière les barrières de sécurité. J'ai touché la veste avant qu'elle ne l'enfile. Il y a un truc rectangulaire et dur cousu à l'intérieur. Mateo a caché quelque chose dedans.

L’avant-première vira au chaos burlesque. Comprenant que la veste était une bombe à retardement, Barbie profita d'une crise d'hystérie de Tiffany Vance (qui hurlait parce que ses glaçons n'étaient pas parfaitement cubiques) pour s'emparer du vêtement pendant que la star était aux toilettes. Barbie attrapa la veste, Chloé attrapa le sac de Barbie, et les deux filles s'enfuirent par la sortie des artistes, poursuivies par Gus qui venait de les reconnaître, et par Tiffany Vance en peignoir léopard qui hurlait au vol de garde-robe.

La traque se déplaça jusqu'aux docks, où Preston Boyd attendait son homme de main à bord de son hydroglisseur de luxe ultra-rapide. Dans la confusion de la nuit tropicale, Chloé et Barbie sautèrent à bord d'un bateau de location pour échapper à Gus, mais Boyd, fou de rage à l'idée de perdre ses secrets, prit lui-même les commandes de son hydroglisseur pour leur couper la route.

La course-poursuite finale s'enfonça dans les eaux noires et saumâtres des Everglades, sous un orage dantesque. L'hydroglisseur de Boyd, propulsé par un moteur d'avion de chasse, rattrapa facilement les filles. Gus, debout à l'avant, le masque de plongée rose de nouveau vissé sur le visage pour se protéger de la pluie battante, épaula son fusil de chasse.

— Rends les papiers, petite ! hurla Boyd dans le mégaphone.

Chloé, fouillant frénétiquement la doublure de la veste de soie, finit par déchirer le tissu et en extirpa la clé USB.

— Tu veux ça, espèce d'assassin de lamantins ? cria-t-elle en brandissant le morceau de plastique.

Gus pressa la détente. Mais sa myopie, combinée aux éclairs de l'orage et aux vibrations de l'hydroglisseur, faussa complètement son tir. Le coup de canon scié rata les filles de trois mètres et vint percuter de plein fouet le réservoir de carburant de leur propre hydroglisseur.

L'explosion fut magnifique. Une boule de feu orange illumina les mangroves. L'hydroglisseur de Boyd fut pulvérisé, éjectant le promoteur et son tueur géant directement dans les eaux marécageuses.

Chloé et Barbie, saines et sauves sur leur embarcation, coupèrent le moteur pour observer le désastre. À la lueur des flammes qui flottaient sur l'eau, elles virent Preston Boyd et Gus s'accrocher désespérément à une racine de palétuvier. Juste en face d'eux, fendant l'eau avec la régularité d'un sous-marin, deux yeux jaunes et une immense mâchoire écailleuse venaient d'apparaître. C'était "Old Snaggletooth", l'alligator de quatre mètres bien connu des gardes-chasses de la région, qui n'avait pas l'habitude qu'on lui livre son dîner directement à domicile dans un emballage rose fluo.

Le lendemain, la clé USB était sur le bureau du FBI. Preston Boyd survécut à l'alligator, mais y laissa sa prothèse de hanche en titane et sa liberté, finissant sa carrière derrière les barreaux pour fraude et tentative de meurtre. Tiffany Vance fit la couverture de People en affirmant que sa veste en soie avait été le « catalyseur spirituel » du démantèlement d’un réseau de criminels anti-écologiques.

Quant à Chloé, elle utilisa sa notoriété soudaine pour lancer sa nouvelle collection : une ligne de maillots de bain pastel, entièrement doublés en Kevlar pare-balles. À Miami, la sécurité n'exclut pas le style.

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